Mes rencontres avec KOLOTOVKINE

Je ne sais pas qui d’autre, après A. Kolotovkine, réussira à obliger les dirigeants à venir examiner un projet, soit à l’institut de conception, soit à l’Union des architectes. Lui y parvenait.

Le 22 septembre 2003 mourut Anatoli Vassilievitch Kolotovkine, architecte émérite de la RSS de Moldavie. /Né le 3 août 1928 dans la ville de Konotop, région de Soumy./ Après avoir terminé la section d’architecture de l’Institut polytechnique de Lviv, il fut envoyé à Chișinău. À partir de 1953, il travailla à Chișinău et conçut plusieurs édifices. À partir de 1958, il fut architecte en chef adjoint de Chișinău. De 1964 à 1970, il fut architecte en chef de Chișinău. De 1974 à 1992, il dirigea l’Institut national de conception « Molgiprostroï ».

Dans mes souvenirs, les premières mentions liées au nom de Kolotovkine remontent aux premiers projets réalisés par l’architecte, notamment celui du ministère des Finances de la RSS de Moldavie /1957/, auquel participa mon père, constructeur professionnel. Son nom réapparut en juillet 1970, lorsque je participais à un concours sous la direction de l’architecte S. Lebedev. Un jour, en examinant les détails du projet présenté au concours, celui-ci déclara qu’il devrait vraisemblablement remplacer A. Kolotovkine au poste d’architecte en chef de la ville. Ce remplacement fut décidé par I. Bodiul, premier secrétaire du Parti communiste de Moldavie, en raison de plusieurs infractions commises dans le domaine de l’architecture urbaine. En septembre de la même année, alors qu’il était architecte en chef de l’institut de conception « Moldgiproselstroï », Kolotovkine arriva à l’Institut polytechnique, à la chaire de conception architecturale, et commença à enseigner dans mon groupe. Je dirai franchement que les divergences idéologiques entre ses conceptions et celles des étudiants étaient considérables. Lui était architecte diplômé avant la réforme architecturale de Khrouchtchev, fonctionnaire et apparatchik du Parti, tandis que nous étions jeunes, volant de Le Corbusier à Soleri, et ne voulions pas penser aux problèmes économiques ni aux « tendances » de l’architecture soviétique. Il n’entrait même pas dans les discussions. Il faisait alors autorité : président de l’Union des architectes de Moldavie /1963-1990/, secrétaire du conseil d’administration de l’Union des architectes de l’URSS, député, titulaire de décorations. Il avait déjà à son actif plusieurs édifices construits : des immeubles d’habitation rue Orheïevskaïa - Columna /Frounze/, 1955 ; le bâtiment du ministère des Finances de la RSS de Moldavie /1957/ ; le magasin « Detski Mir » /aujourd’hui irrémédiablement « embelli »/, boulevard Renașterii /avenue de la Jeunesse/, 1963. En 1977, à la suite d’erreurs commises lors de la conception du bâtiment administratif du Comité central de Moldavie, le directeur de l’institut « Moldgiprostroï », T. Ia. Tankikh, fut démis de ses fonctions et A. V. Kolotovkine fut nommé à sa place. C’est ainsi qu’eut lieu une autre rencontre avec Anatoli Vassilievitch, mais cette fois en tant que directeur de l’institut dans lequel je travaillais, en participant à la conception du Comité central. Une fois encore, les architectes aux idées progressistes n’applaudirent guère l’arrivée du nouvel administrateur. Peu à peu, le directeur-architecte commença à s’impliquer dans le processus de conception. Sous sa direction furent élaborés les projets suivants : le bâtiment du ministère des Matériaux de construction industrielle /1975/, le projet du village « Alonka » sur le BAM /1980-1982/, le bâtiment de l’institut « Molgiprovodkhoz » /1980/. Une œuvre d’une portée historique fut l’étude technico-économique du complexe de l’Académie des sciences de la RSS de Moldavie /1978-1983/. C’est à partir de ce projet que commence le compte à rebours de mon départ de l’institut. Un jour, vers la fin de la journée de travail, je reçus un appel du secrétariat du directeur me demandant de passer le voir. Je descendis immédiatement du troisième étage et entrai dans son bureau. Toute notre direction y était assise le long des murs : l’ingénieur en chef, l’architecte en chef, le secrétaire du Parti, le responsable syndical... Kolotovkine m’invita à m’asseoir près de la table et commença à me parler de mes « talents », que je devais mettre au service de la conception du grandiose projet du complexe de l’Académie des sciences, sans équivalent en Moldavie. Une promotion était naturellement proposée. Après ces dithyrambes, on me montra une feuille sur laquelle étaient imprimés les noms des participants au projet, ce que l’on appelait l’équipe des auteurs. Il n’y avait que treize noms, et le mien était le dernier. /Le nombre treize constituait la limite pour une proposition à un prix./ Du fait de ma jeunesse, ou pour d’autres raisons, je me levai et déclarai : « Je veux réaliser des édifices moi-même, peut-être plus petits, peut-être moins bons, mais seul. » Le lendemain, j’appris l’incompréhension de la direction face à mon refus. Malgré nos divergences avec le directeur de l’institut, nous nous traitions avec respect, tout en gardant nos distances. Nous étions deux antipodes : l’un croyait au radieux avenir du communisme (?), l’autre ne faisait pas confiance au socialisme développé. Kolotovkine fut toujours honnête envers lui-même, et ses actes étaient dictés par l’époque et le régime du temps passé. En 1980, A. Kolotovkine reçut le titre de lauréat du Prix d’État de la RSS de Moldavie pour les immeubles d’habitation à grands panneaux de la série 143, tandis que je continuais à concevoir l’Association scientifique et industrielle « Plodovodstvo » /dans la région de Coșnița - Pîrîta/. Un jour, un nouvel appel arriva du secrétariat : il fallait apporter d’urgence au directeur les documents relatifs à l’Association scientifique et industrielle. Je devais me présenter en cravate /je me souviens qu’il faisait une chaleur estivale épouvantable/ pour rendre compte au premier secrétaire du Comité central de l’état d’avancement de cet édifice. J’apportai les panneaux de présentation dans le bureau et vis un Anatoli Vassilievitch qui ne ressemblait nullement à celui que je connaissais. Tenant dans ses mains un portemanteau sur pied, totalement déconcerté, il allait et venait entre son bureau et le secrétariat, sans savoir où il valait mieux le placer /au cas où Ivan Ivanovitch arriverait vêtu d’un manteau/. La discussion se déroula bien. Bodiul apprécia le projet et décida de placer cet édifice sous son contrôle personnel. Deux jours plus tard, Kolotovkine proposa d’élargir l’équipe des auteurs, et je commençai à envisager de démissionner. Mon départ fut difficile et nécessita des ruses : le directeur ne voulait pas me laisser partir. Mais il faut rendre justice à Anatoli Vassilievitch : il mettait généreusement son autorité, ses titres et ses possibilités au service de l’Union des architectes, qu’il dirigea pendant de longues années. Il s’agissait avant tout du bâtiment de l’Union, de l’autorité de l’Union et des manifestations organisées par celle-ci. Après avoir quitté toutes ses fonctions et traversé la perestroïka, il continua à travailler et à réfléchir avec beaucoup d’énergie. À chacune de nos rencontres, il me disait m’avoir vu quelque part à la télévision ou avoir lu quelque chose à mon sujet ; il me félicitait et s’intéressait à mes activités. Il s’agissait de brèves rencontres, non plus avec un apparatchik du Parti, mais avec un homme curieux et plein d’entrain, ce qui me faisait grand plaisir. À l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, le gouvernement récompensa les mérites d’Anatoli Vassilievitch Kolotovkine en lui décernant l’ordre « Gloria Muncii ». Ainsi, sans m’en apercevoir, j’ai parcouru une période de plus de trente ans, très brièvement et par épisodes. Il ne fait aucun doute que A. Kolotovkine entrera dans l’histoire de la culture et de l’architecture de la République de Moldavie. Beaucoup de gens, comme moi, se souviendront de lui de différentes manières. Mais l’essentiel est précisément que l’on se souvienne de lui et que l’on sache apprécier ce qu’il a accompli.