Musée de l’ex-libris : 25 ans d’oubli

L’une des dates importantes de ma biographie est le 10 février. Il y a vingt-cinq ans, ce jour-là, naissait à Chișinău le premier musée de l’ex-libris de l’ancienne Union soviétique. Récemment, en triant des documents liés à cet événement, j’ai pensé avec un regret ému que cette grande et nécessaire entreprise, si bien commencée, n’avait malheureusement pas reçu de prolongement.

Avant la création du musée, un long et laborieux chemin avait été parcouru, le terrain avait été préparé avec soin à cette fin.

Il y a quelque quarante ans, la petite gravure a commencé à « recruter » ses partisans parmi les jeunes artistes moldaves. Peut-être ce phénomène était-il quelque peu tardif pour un pays européen, mais il était tout à fait opportun dans nos conditions ; à cette époque venaient tout juste d’apparaître une base polygraphique et des artistes travaillant dans la gravure de chevalet et la petite gravure.

L’ex-libris, en tant que phénomène de la petite gravure, représentait alors une orientation assez populaire.

Dès le milieu des années 1960, un groupe de ses adeptes travaillant dans ce domaine s’était constitué parmi les artistes moldaves. Mais le terrain n’était pas encore prêt pour un grand succès. Les bons artistes graveurs illustrant les livres (I. Bogdesko, L. Grigorașcenko, L. Beliaïev, A. Oussov et autres) ne s’intéressaient guère aux ex-libris, tandis que la génération des jeunes artistes leur portait un intérêt véritable. Ils s’élevaient progressivement du niveau amateur au niveau professionnel et, lorsque cette nouvelle orientation eut suffisamment grandi sur les plans quantitatif et qualitatif, il devint nécessaire de le déclarer.

La première mention de l’ex-libris moldave fut faite lors de la 175e séance du Club moscovite des exlibrisistes, le 29 novembre 1973, dans le rapport de Ia. L. Beïlinson :

« Malheureusement, l’ex-libris moldave n’a pas encore connu un développement aussi important que, par exemple, en Ukraine ou en Biélorussie. Mais ce qui a été fait témoigne déjà des grandes possibilités de réalisations créatives des artistes de la RSS moldave dans cette orientation. On peut espérer que, dans les années à venir, nous serons témoins de l’épanouissement de l’ex-libris en Moldavie ».

En 1976 eut lieu la première Exposition républicaine de l’ex-libris moldave, à laquelle participèrent environ cinquante artistes et étudiants travaillant dans le domaine de l’ex-libris.

À cette époque, j’étais vice-président de la section de petite gravure et d’ex-libris de la section moldave de la Société pansoviétique des amis du livre et, après cette exposition, j’ai dirigé la section jusqu’en 1989.

J’ai conservé la maquette achevée du catalogue de cette première exposition, qui ne put alors être publiée, malgré le fait qu’elle se tenait sous l’égide du Comité d’État de l’édition et de la Société des amis du livre de la république.

L’existence de cette nouvelle orientation de la gravure fut consacrée en 1981 par la publication du premier ouvrage « L’ex-libris moldave contemporain ».

J’étais très passionné par cette activité. Le travail dans la section et la petite gravure m’absorbèrent complètement.

Dans les années 1980, la conception des livres moldaves jouissait d’une popularité méritée. Les livres illustrés par des artistes moldaves recevaient de nombreuses récompenses lors de concours pansoviétiques et internationaux, et environ 40 artistes travaillaient déjà à la création d’ex-libris.

Les artistes baltes étaient considérés comme les chefs de file de cette orientation dans l’ancienne URSS ; c’est pourquoi nos graveurs aspiraient à être reconnus sur la scène de la petite gravure précisément dans les pays baltes. À chaque fois, un invité d’une République fédérée, sélectionné par un comité d’organisation professionnel, était convié à participer à la Biennale de l’ex-libris balte. En 1983, je fus cet invité. Ce fut la première sortie importante et responsable de l’ex-libris moldave hors des frontières de notre République.

L’exposition de l’ex-libris moldave à Tallinn en 1982 peut être considérée comme l’événement marquant suivant dans l’histoire du développement de la culture de Moldavie, après la publication de l’ouvrage consacré à l’ex-libris moldave. Je conserve encore les affiches, les programmes et les revues contenant des publications consacrées à cet événement ; lorsque trois artistes de Moldavie — Piotr Vlah, Vladimir Cheïko et votre humble serviteur — assurèrent à la république la percée de l’ex-libris moldave au-delà de ses frontières.

Ensuite, il y eut une exposition en Lettonie, puis, peu de temps après, cette exposition fut transférée en Lituanie. J’ai commencé à présenter et à populariser les œuvres des artistes moldaves dans diverses expositions hors de notre république.

La Société des amis du livre, qui popularisait activement l’ex-libris, publia une série de brochures présentant les œuvres d’artistes moldaves : « L’art de l’ex-libris moldave », « L’art du livre moldave ». Le diptyque « Maîtres de l’ex-libris » et « Maîtres de la gravure de livre de Moldavie », dans une présentation miniature (d’un format inférieur à 10 cm), est encore aujourd’hui recherché par les collectionneurs.

C’est avec un immense plaisir et beaucoup de passion que je conçus tous ces documents. Chaque année, la section proposait de prévoir au plan une nouvelle publication sur l’ex-libris ou une exposition d’un auteur encore inconnu d’ex-libris.

À cette époque, une salle destinée aux expositions était déjà aménagée à la Société des amis du livre. On y présenta pour la première fois des miniatures graphiques issues de la collection du célèbre collectionneur d’ex-libris S. G. Ivenski : « 300 ex-libris ». Des vernissages d’ex-libris estoniens et lituaniens furent organisés, la première exposition « Ex-libris typographique » fut tenue et une exposition du grand graveur estonien Lembit Lõhmus eut lieu.

Tout cela permit, huit ans plus tard, de présenter dans la capitale de la Lituanie une grande exposition, « L’art de l’ex-libris moldave », à laquelle participèrent dix de nos meilleurs artistes.

C’est ainsi que l’école moldave de l’ex-libris s’affirmait au niveau de l’ancienne URSS.

En 1983 eut lieu la « 2e Exposition républicaine d’ex-libris », et en 1987 — la « 3e Exposition républicaine d’ex-libris ». Ces expositions montrèrent que le travail mené par la section n’avait pas été vain. La qualité et la richesse du contenu des ex-libris s’étaient incomparablement élevées, l’éventail s’était élargi, et le groupe des créateurs d’ex-libris atteignait déjà 60 personnes.

Les questions d’information et de propagande de l’ex-libris moldave constituaient également une composante importante du travail de la section. Il y avait, dans ce domaine, de quoi être fier ; l’ouvrage volumineux « L’ex-libris moldave contemporain ». La sélection regroupait les meilleures œuvres, distinguées non seulement par la perfection technique de leur exécution, mais aussi par une conception créative réfléchie, le choix des moyens, la typographie et la couleur. La publication « L’ex-libris moldave contemporain », parue en 1987, donnait une idée de l’état de l’ex-libris dans la république et pouvait procurer un véritable plaisir esthétique aux amateurs de cette forme d’art.

Personnellement, j’ai commencé à m’occuper de l’ex-libris en 1971. Dans les années 1980, j’ai commencé à participer à des expositions à l’étranger. En 1984, mes opus furent publiés dans l’édition spécialisée internationale « Artistes de l’ex-libris », éditée par l’Organisation internationale des artistes exlibrisistes et des collectionneurs d’ex-libris — la FISAE (F.I.S.A.E. federation internationale des societes d’amateurs d’ex-libris).

En 1986, la revue spécialisée danoise « NET » publia des informations sur mes ex-libris. L’article qui y fut publié présentait la situation géographique, l’histoire et la composition nationale de la République moldave. Tout cela soulignait l’importance de cette forme d’art, intimiste par son essence, mais très significative pour l’affirmation du pays au sein de la communauté mondiale. Une très brève notice fut imprimée sur l’auteur des ex-libris, c’est-à-dire sur moi, mais mes ex-libris y furent publiés.

Je reçus des commandes de pays occidentaux pour leur réalisation, des propositions d’échange d’ex-libris, et l’intérêt pour le thème moldave était grand.

La participation à l’« Encyclopédie bio-bibliographique de l’art de l’ex-libris contemporain » (« Encyclopaedia bio-bibliographical of the art the contemporary ex-libris » en 1991), publiée au Portugal par Mario da Mota Miranda, élargit encore mes contacts avec le monde extérieur et contribua à l’accroissement de ma collection.

Cette édition internationale rare, qui était particulièrement demandée par les collectionneurs, offrait la possibilité de jeter un regard sur l’avenir.

J’eus le désir de créer un centre de petite gravure et d’ex-libris, qui comprendrait une salle d’exposition, un local pour l’impression des gravures, une bibliothèque et une salle de conférences, et j’avais déjà pour cela une certaine expérience. J’avais pensé le réaliser au sein de la Société républicaine des amis du livre, mais la perestroïka avançait et l’on voyait les possibilités de cette organisation se réduire.

À cette époque, j’étais admiratif de la revue « Notre patrimoine », publiée par le Fonds soviétique pour la culture et le Comité d’État de l’URSS pour la presse. Après avoir pris connaissance des activités du Fonds, j’eus l’idée de créer un musée de l’ex-libris.

Je me suis adressé à la section moldave du Fonds soviétique pour la culture en proposant de lui transmettre ma collection personnelle d’ex-libris et ma bibliothèque thématique, à condition qu’un musée spécialisé de l’ex-libris soit ouvert.

Une décision fut prise : avant l’attribution d’un local distinct, l’ouverture du musée de l’ex-libris aurait lieu dans les salles de la maison-musée A. S. Pouchkine, car cela se rattachait tant thématiquement que territorialement ; A. S. Pouchkine — livre — ex-libris.

Pour constituer le fonds initial de la collection du musée de Chișinău, j’ai remis, selon des procès-verbaux (que je conserve encore aujourd’hui), plus de 2 000 ex-libris, de la littérature spécialisée, et j’ai offert 100 ex-libris à la filiale de ce musée dans la ville de Kotovsk (aujourd’hui la ville de Hîncești).

Le Musée de l’ex-libris de Chișinău fut ouvert le 10 février 1988, jour du quarantième anniversaire de la Maison-musée du poète. Ce fut le premier musée de l’ex-libris en Union soviétique. Un tel musée ne vit le jour à Moscou que deux ans plus tard.

Assistaient à l’inauguration solennelle du Musée de l’ex-libris : le vice-ministre de la Culture de la RSS moldave A. K. Danilă, l’écrivain populaire de la RSS moldave A. P. Loupan, le premier secrétaire du conseil de l’Union des écrivains de la république I. K. Tchobanu, le premier vice-président du conseil du Fonds moldave pour la culture D. D. Goltsov, le directeur du futur musée moscovite de l’ex-libris V. V. Lobourev.

Le ruban inaugural fut coupé par le président de la commission Pouchkine du Fonds moldave pour la culture, le professeur B. A. Troubetskoï, et moi-même.

J’ai reçu une lettre de remerciement du Fonds soviétique pour la culture, signée par l’académicien Dmitri Likhatchiov. L’événement fut couvert par pratiquement tous les journaux locaux et par la revue pansoviétique « Notre patrimoine ».

Le ministère de la Culture allouait des fonds pour l’acquisition d’œuvres uniques issues des collections de célèbres amateurs et collectionneurs de Moscou, de Leningrad à l’époque, de Lviv. J’ai été désigné directeur bénévole du Musée de l’ex-libris.

En octobre 1989, le Musée de l’ex-libris — filiale de la maison-musée A. S. Pouchkine, comme il s’appelait alors, organisa l’Exposition-concours interrépublicaine d’ex-libris « La vie et l’œuvre de A. S. Pouchkine », consacrée au 190e anniversaire de la naissance du poète. Tout le nécessaire pour l’exposition fut édité, des prix et des catalogues furent remis, et l’ouverture fut solennellement célébrée.

Et un long oubli s’installa...

Plus de douze années de travail intense furent consacrées à la seule préparation de la création du musée.

Je regrette profondément qu’une strate entière de la culture historique, dans la création de laquelle tant de forces et de moyens ont été investis, se perde. La collection de notre musée qui n’a jamais vu le jour est un rare ensemble de dix mille gravures. Mais... le musée meurt. Le bâtiment promis près du musée Pouchkine n’a jamais été transféré au musée de l’ex-libris, ses fonds ne sont toujours pas systématisés, aucune exposition n’est organisée, le mouvement de l’ex-libris s’est éteint.

Peu de gens savent que le Musée de l’ex-libris de Chișinău réunit des œuvres d’artistes soviétiques et moldaves contemporains, ainsi que des raretés se rapportant à l’époque de Pierre Ier et aux personnages historiques de son temps. On y trouve les ex-libris d’Antioche Cantemir et du maréchal Bruce ; l’un des ex-libris les plus rares au monde — celui de Hildebrand Brandenburg, datant de 1480 — y est conservé (il n’en subsiste que 3 exemplaires dans le monde — cette confirmation a été reçue du département scientifique de la ville de Leipzig). Tout ce patrimoine unique est conservé dans les réserves de la maison-musée A. S. Pouchkine.

Je ne peux me résigner au fait qu’à présent, ce patrimoine culturel unique soit pratiquement inaccessible et que, depuis vingt-cinq ans, les très rares pièces de l’art médiéval et contemporain restent immobiles. En réalité, le musée, ayant reçu un nombre supplémentaire d’unités de conservation, a acquis une catégorie plus élevée, mais les ex-libris eux-mêmes ont été oubliés ; ils ne sont pratiquement montrés à personne, et les employés du musée n’ont nul besoin de ces préoccupations.

Nous avons perdu et continuons à perdre notre milieu culturel. Nous n’organisons pas d’expositions-concours d’ex-libris, où les jeunes artistes pourraient démontrer leurs capacités. Il n’est pas possible de se familiariser avec les originaux d’ex-libris et de voir comment ils sont réalisés et imprimés.

En livrant à l’oubli le patrimoine du passé, nous interrompons le lien des temps, sans lequel tout mouvement en avant est impossible.